lundi 2 juillet 2012

Les aléas d'un urbanisme du bonheur au XXème siècle: les cités jardins


Voilà un mois déjà, s’est déroulée la dernière conférence du Centre Hâ 32, sur le cycle du bonheur.
Le pari était audacieux car définir le bonheur est bien périlleux en ces temps d’égoïsme et d’insatisfaction perpétuelle, souvent teintés d’incompréhensions parce que la parole ne lie plus les uns et les autres, les uns aux autres. Parce que l’engagement se fait de plus en plus rare. Manque de profondeur et de cohérence marquant souvent le passage de la parole à l’acte.
Définition assez subjective que celle du bonheur, alors ? Oui, sans doute. Pourtant, nous avons vu qu’il existe bien. Il suffit d’y croire et de s’en donner les moyens.
C’est ce que nous avons évoqué une dernière fois, le 24 mai 2012 avec Ginette Baty-Tornikian, maître-assistante à l’ENSA (Ecole Nationale Supérieure d’Architecture) et chercheur à l’IPRAUS (Institut Parisien de Recherche : Architecture, Urbanistique, Société) : le mariage de la construction et de la nature, de la nature et de la culture pour le plus grand bonheur des gens. La cité-jardin mêle logements sociaux individuels et collectifs, équipements collectifs entourés de jardins et classes sociales.
Ebenezer Howard a eu l’idée du nom de « cités - jardins ». Dès le départ, bien plus qu’un nom, c’est un projet qui s’inscrit dans le cadre d’une expérimentation pour tenter des choses qui n’existent pas avant. L’Exposition Universelle de 1900 va véhiculer cette idée, au Pavillon de la Solidarité où patrons, syndicats-ouvriers, coopératives et associations se rencontrent. Des relations fortes se tissent alors entre intellectuels, patrons et hommes politiques.
Le début de l’aventure s’amorce avec l’Ecossais Patrick Geddes. Il est convaincu que les processus sociaux et les formes qu’ils prennent dans l’espace, sont liés. En changeant les formes spatiales, il devient possible de changer la structure sociale. Pensée novatrice en matière d’urbanisme, il est l’initiateur d’un mouvement : l’urbanisme social.
A Bordeaux, Charles Gide, professeur d’économie sociale et protestant, sera un grand producteur d’informations sur les cités - jardins, après une rencontre enthousiaste avec Geddes.
En ce XIXème siècle finissant et l’industrialisation qui a bouleversé les conditions de vie, pour les intellectuels, la recherche d’une paix sociale est prégnante alors que les politiques sont loin de cette idée.
Les gens doivent être autonomes en dehors de leur journée de travail. C’est l’avènement des deux temps séparés : le lieu de travail doit être différent du territoire habité. C’est l’abandon de la gestion du temps du travailleur par l’entreprise, la fin de la cité patronale.
Pour Howard, c’est la condition de la paix sociale. Cette idée fascine et au Royaume-Uni, elle va être soutenue par le patronat.
Par la cité-jardin, on veut une réforme sociale pacifique, porteuse d’égalité et de responsabilité de chacun, dans sa gestion de la vie collective. Avec l’idée d’une ville où n’existent plus les inégalités. Il s’agit d’aménager l’espace urbain de sorte que les villes soient séparée les unes des autres, qu’elles aient ainsi chacune leur propre identité et loin des industries polluantes; c’est déjà, de la démocratie participative.
Howard montre que les gens sont tous liés les uns aux autres. Il faut donc construire des routes pour qu’ils se connaissent mieux et qu’ils soient solidaires.

Schéma simplifié de la conception de l’organisation de
cités-jardins autonomes selon Ebenezer Howard,
reliées par des moyens de communication,
Autour les espaces collectifs  (©Sylvie Lacoste 2012)
Dans les cités - jardins, les différentes fonctions sont séparées.
En France, le mouvement de construction des cités - jardins se développe durant l’Entre-deux-guerres, avec l’Office public HBM (Habitation à bon marché). Pour décongestionner Paris, une quinzaine cités - jardins sont élevées. Une dizaine subsiste, aujourd’hui : Suresnes, Gennevilliers, Châtenay-Malabry pour ne citer qu’elles.
Près de Bordeaux, à Pessac, ce sera la cité Frugès de Le Corbusier.
Et en 2012 ? Les cités - jardins restent une référence en matière d’urbanisme, inscrite désormais dans le cadre du développement durable dont on dit qu’il doit assurer le bonheur des générations futures.
Je vous souhaite à toutes et à tous un bel été, rempli de bonheurs !


SL

vendredi 2 mars 2012

La demande de bonheur

Conférence de Hervé de Saint-Affrique, le jeudi 16 février 2012 au Centre Hâ 32

La demande du bonheur, une demande d’amour, une demande de désir
 Une demande motive-t-elle le contact avec un psy-« quelque chose » et quelle demande ? Hervé de Saint-Affrique, psychiatre et psychanalyste, en est convaincu.
Il s’attarde peu sur l’approche psychiatrique de la question dont il dénonce les méfaits des prescriptions médicamenteuses outrancières et son asservissement à la logique des marchés des laboratoires pharmaceutiques et des investisseurs. L’enjeu économique est considérable : en dehors de « la pilule du bonheur, point de salut », mais elle ne répond pas à la demande de bonheur.
D’ailleurs est-elle réelle, cette demande de bonheur ?
En psychanalyse, une demande implique que quelqu’un s’adresse à quelqu’un d’autre. D’où la fonction suprême de la parole et du langage (Lacan, 1953). Le langage, préalable à la venue au monde d’un enfant, est l’axiome de la psychanalyse lacanienne. L’enfant est positionné entre le « grand Autre », le lieu du langage et du « petit autre », ses semblables. Dans sa relation primordiale à ses parents, l’enfant incorpore à son insu les équivoques du langage du « petit autre ». Deux conséquences : la première, l’enfant prend position et des marques indélébiles constituent un assujettissement de son inconscient à ce qui l’aura marqué. L’inconscient procède du langage. La deuxième conséquence est que tous les besoins de l’enfant vont être dénaturés. En passant par le langage, nous perdons une partie de notre vie.
La demande s’inscrivant dans le langage, elle est le « fléau » (Hervé De Saint-Affrique) de la condition humaine, parce que, de fait, il n’y a jamais véritablement communication. Le malentendu est la règle. L’émetteur ne sait ce qu’il a dit que lorsqu’il y a accusé de réception par le récepteur. Pour résoudre ce malentendu, on fait appel au « grand Autre » qui est la langue commune. Il existe donc un intervalle entre ce qui est dit et ce qui est entendu. Dans cet intervalle, Lacan loge « le désir » du point de vue de la structure du langage ou ce qui échappe dans une demande, autrement dit, l’inconscient. C’est incompatible avec la parole et pourtant, c’est ce qui fait qu’on parle. Le désir est alors insatiable.
Pour cette raison, le psychanalyste (freudien ou lacanien) laisse parler ses sujets. Par expérience clinique, le sujet systématiquement évoque quelque chose qui cloche dans ses relations à un « petit autre ». Cette « clocherie » entre êtres sexués est la cause de symptômes et à l’origine d’une demande d’amour.
Et plus qu’une demande de bonheur (personne ne sait ce qu’est le bonheur, Hervé de Saint-Affrique), le sujet attend du psychanalyste une réponse à sa demande d’amour, de désir (inconscient). Dans l’impossibilité d’en donner une, la psychanalyse permet plutôt au sujet de trouver des clés pour mieux vivre dans son rapport avec son propre désir.

                                                                                                                     SL

Article publié dans le journal de l'ERbdx, en mars 2012 

mercredi 1 février 2012

les politiques économiques

Les politiques économiques peuvent-elles contribuer au bonheur des citoyens ?



Conférence du cycle sur le bonheur au Centre culturel Hâ 32
par Paul Seabright, enseignant-chercheur à la Toulouse School of Economics, à l’Université de Toulouse.




Les politiques économiques sont les moyens mis en œuvre par les états (et leurs collectivités territoriales) pour améliorer leur situation économique, et, implicitement, le bonheur des citoyens.
La science économique des XVIIIème et XIXème siècles ne s’est jamais posé la question de la recherche, de la poursuite du bonheur. Car les bases utilitaristes (doctrine morale et politique fondée sur la notion d'utilité ou de « principe du plus grand bonheur » permettant de diviser les actions ou les choses en bonnes ou mauvaises selon qu'elles tendent à augmenter ou non le bonheur et à diminuer la souffrance. Source : http://www.cnrtl.fr) de la science économique en sont le fondement même.
Pour améliorer le bonheur des citoyens, on tente d’optimiser la liberté individuelle. Ou plus simplement, plus nous sommes libres, plus nous exerçons notre libre-arbitre (« Une action que l'on fait avec la conscience de pouvoir ne pas la faire, c'est là ce que les hommes ont appelé un acte libre » Cousin, Hist. philos. XVIIIème, t. 2, 1829, p. 501 / Source : http://www.cnrtl.fr) plus nous avons de choix et plus nous sommes heureux.
Les politiques publiques donnent certes des outils aux citoyens, des moyens pour construire leur propre bonheur, mais pas plus hier qu’aujourd’hui, elles ne s’intéressent à leur bonheur dans sa dimension psychologique.
Au XXème siècle, paradoxalement, la question du bonheur se pose de façon concomitante avec la prospérité. Et il semble bien que le lien entre prospérité et bonheur ne soit pas si évident que cela. Depuis une vingtaine d’années, la science de l’économie comportementale montre que nous ne sommes pas aussi rationnels que nous le pensons. Nous nous trompons sur notre rapport au bonheur car le bonheur ne semble plus lié à la prospérité.
Nous faisons tous des choix peu prudents (épargne faible, toxicomanie, obésité etc.) et les choix importants que nous faisons, sont souvent influencés par des facteurs qui semblent arbitraires : lors de la crise des subprimes, aux Etas-Unis, les banques centrales connaissaient les risques liés à la bulle immobilière. Un autre exemple : en matière d’énergie, nous sommes prêts à consommer moins, non pour protéger la planète mais pour dépenser moins d’argent, surtout si nous savons que notre voisin, lui, dépense moins que nous !) Nous ne faisons pas attention aux risques et aux dangers majeurs qui doivent nous préoccuper à l’occasion de certains de nos choix.
Alors, sommes-nous capables d’assurer notre propre bonheur ? Ou avons-nous besoin d’être encadrés, restreints dans nos choix pour être plus heureux ? Alors quid des politiques économiques ? Quid de la science économique et de son influence sur ces politiques, dans la recherche du bonheur des citoyens ?
La science de l’économie comportementale tente d’expliquer ces paradoxes. Et certains économistes tirent des conclusions en faveur d’« un paternalisme libertaire » dit aussi « architecture des choix ».
Richard Thaler et Cass Sunstein, dans leur ouvrage « Nudge, la méthode pour inspirer la bonne décision », définissent ainsi cette notion : « le concept derrière le paternalisme libertaire est qu’il est possible de conserver la liberté de choix- donc de l’idée libertaire- tout en faisant évoluer les gens dans des directions qui améliorent leurs vies, d’où l’idée de paternalisme ». Un exemple : en positionnant à première vue les plats diététiques (légumes) plutôt que des aliments gras (frites) dans les self-services, on augmente leur consommation. Et cela a des conséquences multiples : économiques, sanitaires, sociales, politiques. N’avons-nous pas d’autres choix que de nous voir imposer des limites ?


Paul Seabright pose trois questions.
Savons-nous mesurer vraiment le bonheur ? Ce qu’on dit sur le bonheur n’équivaut       pas toujours à ce que nous pensons, à ce que nous ressentons. Partant de là, difficile à partir d’enquêtes, de faire des politiques publiques. Nous ne disons parfois pas notre bonheur et nous sommes incapables de penser que nous sommes comme les autres. Et nous avons des biais en nous comparant à d’autres personnes dans certaines situations. Nous ne voulons pas parfois, notre bonheur. 
Et si nous savions mesurer le bonheur, faudrait-il privilégier la perspective de ce que nous regrettons ? Un citoyen qui n’épargne pas pour sa retraite, va-t-il le regretter,la retraite venue ? Un aventurier qui se blesse va-t-il regretter son courage ? Ces conflits de choix sont au cœur de nous tous et bien difficiles à résoudre. Cela suffit-il pour juger ces actions irrationnelles ? Peut-on choisir en toute lucidité de risque, l’aventure, le devoir, la loyauté, la vérité etc… ?  
Notre conception du bonheur peut-elle évoluer ? Pour Paul Seabright, prendre du recul et avoir une perspective évolutionniste de la question semble essentielle pour mieux comprendre. Le bonheur pour le bonheur n’a jamais joué de rôle adaptatif dans nos stratégies individuelles et sociales. Intéressé par la primatologie et particulièrement les grands singes, Paul Seabright (« La Société des inconnus-Histoire naturelle de la collectivité humaine») souligne que le rôle de la liberté dans notre évolution a été bien plus décisif que celui du bonheur. Des grands singes, nous avons hérité d’une tension centrale entre coopération et compétition, sans jamais négliger la protection de la liberté des plus faibles. En cela, ils ont inventé la démocratie poursuivie par les chasseurs-cueilleurs et que nous avons réussie, au moins pour un temps.
La naissance de l’agriculture, voilà 10 000 ans, a changé la donne. Avec la sédentarisation, les richesses augmentent et les plus riches peuvent se payer les moyens de rendre en esclavage les plus faibles.
Nos sociétés modernes sont encore moins égalitaires car les richesses sont encore plus nombreuses.
La démocratie est chancelante, la liberté est menacée et les combats pour la préserver sont multiples. Et le bonheur ? Comme tout au long de notre histoire, il vient après la liberté, dans la vie quotidienne car nous n’avons pas le temps.
Et l’économie de demain ? Selon Paul Seabright, elle ressemblera plus à celle des chasseurs-cueilleurs avec le développement de la culture de l’information et des produits culturels plus généralement. Ce sera donc une structure économique plus égalitaire, à la condition qu’il y ait une éducation des plus pauvres pour préserver la liberté et sans doute contribuer consciemment ou non à notre bonheur.

Sylvie Lacoste
Article publié dans le journal de l'ERbdx, février 2012