mercredi 1 février 2012

les politiques économiques

Les politiques économiques peuvent-elles contribuer au bonheur des citoyens ?



Conférence du cycle sur le bonheur au Centre culturel Hâ 32
par Paul Seabright, enseignant-chercheur à la Toulouse School of Economics, à l’Université de Toulouse.




Les politiques économiques sont les moyens mis en œuvre par les états (et leurs collectivités territoriales) pour améliorer leur situation économique, et, implicitement, le bonheur des citoyens.
La science économique des XVIIIème et XIXème siècles ne s’est jamais posé la question de la recherche, de la poursuite du bonheur. Car les bases utilitaristes (doctrine morale et politique fondée sur la notion d'utilité ou de « principe du plus grand bonheur » permettant de diviser les actions ou les choses en bonnes ou mauvaises selon qu'elles tendent à augmenter ou non le bonheur et à diminuer la souffrance. Source : http://www.cnrtl.fr) de la science économique en sont le fondement même.
Pour améliorer le bonheur des citoyens, on tente d’optimiser la liberté individuelle. Ou plus simplement, plus nous sommes libres, plus nous exerçons notre libre-arbitre (« Une action que l'on fait avec la conscience de pouvoir ne pas la faire, c'est là ce que les hommes ont appelé un acte libre » Cousin, Hist. philos. XVIIIème, t. 2, 1829, p. 501 / Source : http://www.cnrtl.fr) plus nous avons de choix et plus nous sommes heureux.
Les politiques publiques donnent certes des outils aux citoyens, des moyens pour construire leur propre bonheur, mais pas plus hier qu’aujourd’hui, elles ne s’intéressent à leur bonheur dans sa dimension psychologique.
Au XXème siècle, paradoxalement, la question du bonheur se pose de façon concomitante avec la prospérité. Et il semble bien que le lien entre prospérité et bonheur ne soit pas si évident que cela. Depuis une vingtaine d’années, la science de l’économie comportementale montre que nous ne sommes pas aussi rationnels que nous le pensons. Nous nous trompons sur notre rapport au bonheur car le bonheur ne semble plus lié à la prospérité.
Nous faisons tous des choix peu prudents (épargne faible, toxicomanie, obésité etc.) et les choix importants que nous faisons, sont souvent influencés par des facteurs qui semblent arbitraires : lors de la crise des subprimes, aux Etas-Unis, les banques centrales connaissaient les risques liés à la bulle immobilière. Un autre exemple : en matière d’énergie, nous sommes prêts à consommer moins, non pour protéger la planète mais pour dépenser moins d’argent, surtout si nous savons que notre voisin, lui, dépense moins que nous !) Nous ne faisons pas attention aux risques et aux dangers majeurs qui doivent nous préoccuper à l’occasion de certains de nos choix.
Alors, sommes-nous capables d’assurer notre propre bonheur ? Ou avons-nous besoin d’être encadrés, restreints dans nos choix pour être plus heureux ? Alors quid des politiques économiques ? Quid de la science économique et de son influence sur ces politiques, dans la recherche du bonheur des citoyens ?
La science de l’économie comportementale tente d’expliquer ces paradoxes. Et certains économistes tirent des conclusions en faveur d’« un paternalisme libertaire » dit aussi « architecture des choix ».
Richard Thaler et Cass Sunstein, dans leur ouvrage « Nudge, la méthode pour inspirer la bonne décision », définissent ainsi cette notion : « le concept derrière le paternalisme libertaire est qu’il est possible de conserver la liberté de choix- donc de l’idée libertaire- tout en faisant évoluer les gens dans des directions qui améliorent leurs vies, d’où l’idée de paternalisme ». Un exemple : en positionnant à première vue les plats diététiques (légumes) plutôt que des aliments gras (frites) dans les self-services, on augmente leur consommation. Et cela a des conséquences multiples : économiques, sanitaires, sociales, politiques. N’avons-nous pas d’autres choix que de nous voir imposer des limites ?


Paul Seabright pose trois questions.
Savons-nous mesurer vraiment le bonheur ? Ce qu’on dit sur le bonheur n’équivaut       pas toujours à ce que nous pensons, à ce que nous ressentons. Partant de là, difficile à partir d’enquêtes, de faire des politiques publiques. Nous ne disons parfois pas notre bonheur et nous sommes incapables de penser que nous sommes comme les autres. Et nous avons des biais en nous comparant à d’autres personnes dans certaines situations. Nous ne voulons pas parfois, notre bonheur. 
Et si nous savions mesurer le bonheur, faudrait-il privilégier la perspective de ce que nous regrettons ? Un citoyen qui n’épargne pas pour sa retraite, va-t-il le regretter,la retraite venue ? Un aventurier qui se blesse va-t-il regretter son courage ? Ces conflits de choix sont au cœur de nous tous et bien difficiles à résoudre. Cela suffit-il pour juger ces actions irrationnelles ? Peut-on choisir en toute lucidité de risque, l’aventure, le devoir, la loyauté, la vérité etc… ?  
Notre conception du bonheur peut-elle évoluer ? Pour Paul Seabright, prendre du recul et avoir une perspective évolutionniste de la question semble essentielle pour mieux comprendre. Le bonheur pour le bonheur n’a jamais joué de rôle adaptatif dans nos stratégies individuelles et sociales. Intéressé par la primatologie et particulièrement les grands singes, Paul Seabright (« La Société des inconnus-Histoire naturelle de la collectivité humaine») souligne que le rôle de la liberté dans notre évolution a été bien plus décisif que celui du bonheur. Des grands singes, nous avons hérité d’une tension centrale entre coopération et compétition, sans jamais négliger la protection de la liberté des plus faibles. En cela, ils ont inventé la démocratie poursuivie par les chasseurs-cueilleurs et que nous avons réussie, au moins pour un temps.
La naissance de l’agriculture, voilà 10 000 ans, a changé la donne. Avec la sédentarisation, les richesses augmentent et les plus riches peuvent se payer les moyens de rendre en esclavage les plus faibles.
Nos sociétés modernes sont encore moins égalitaires car les richesses sont encore plus nombreuses.
La démocratie est chancelante, la liberté est menacée et les combats pour la préserver sont multiples. Et le bonheur ? Comme tout au long de notre histoire, il vient après la liberté, dans la vie quotidienne car nous n’avons pas le temps.
Et l’économie de demain ? Selon Paul Seabright, elle ressemblera plus à celle des chasseurs-cueilleurs avec le développement de la culture de l’information et des produits culturels plus généralement. Ce sera donc une structure économique plus égalitaire, à la condition qu’il y ait une éducation des plus pauvres pour préserver la liberté et sans doute contribuer consciemment ou non à notre bonheur.

Sylvie Lacoste
Article publié dans le journal de l'ERbdx, février 2012

dimanche 15 janvier 2012

 
 Au Centre culturel du Hâ 32, à Bordeaux
 
 
Conférence du 19 janvier 2012 – Avec Paul Seabright, chercheur à la Toulouse School of Economics 
 
 
 

Les politiques économiques peuvent-elles contribuer au bonheur des citoyens ?

 

jeudi 29 décembre 2011

 L'Arcadie heureuse: le paysage du bonheur dans la peinture classique
Au Centre culturel Hâ 32, le jeudi 15 décembre 2011, Denis Favennec, docteur en histoire de l’art et professeur de mathématiques spéciales nous a proposé une lecture du bonheur dans la peinture, de la Renaissance à l’époque moderne, en Europe occidentale.
Certains peintres se sont emparés du mythe grec de « l’Arcadie » comme lieu possible du bonheur, le paradis terrestre en somme. Cette terre du Péloponnèse, devenue mythique, inspire l’activité picturale de Poussin à Friedrich en passant par Le Lorrain. Elle met en scène une opulente et généreuse nature dans laquelle l’homme croit reconnaître le bonheur absolu. Mais cette quête demeure fragile. Dans leurs paysages, les maîtres mettent l’accent sur le caractère périssable de l’existence humaine et du bonheur.

« Les Bergers d’Arcadie » de Nicolas Poussin, habillés en nobles, déchiffrent sur le tombeau, l’inscription « Et in Arcadia ego ». Elle révèle une ambiguïté fondatrice du bonheur. « Moi aussi, j’ai vécu en Arcadie » dit la mort et elle atteste ainsi avoir connu le bonheur sur cette terre. « Même en Arcadie, j’existe » : dans cette possible traduction, alors la mort rappelle aux vivants son omniprésence. Poussin semble avoir suggéré cette deuxième lecture. C’est donc un tableau mélancolique qui pose comme postulat l’existence de « deux Arcadie » développé en Occident.

Bien avant lui, les origines du paysage dans la peinture en Europe, se trouvent dans la Maison de Livie à Rome. La fresque le « Petit jardin de paradis » d’un peintre anonyme, montre un lieu paradisiaque, un jardin pur, délicieux avec des fruits, des iris bleus des oiseaux. Le paysage est vécu comme un espace de désir auquel il est possible d’accéder directement malgré la présence d’un muret. Comme dans « Les Bergers » de Poussin, le temps est apaisé. La Vierge lit et, à côté, toutes les activités du paradis se déroulent. Seul l’ange est en marge et peut-être s’ennuie-t-il ? Là encore, les deux postulats : on est certes au paradis, mais paradis perdu ou paradis à venir ?

On retrouve la même idée dans l’« Annonciation » de Fra Angelico. Dans ce retable, en haut à gauche, Adam et Eve rappellent le péché originel (le paradis perdu) alors que, au premier plan, l’ange annonciateur et la Vierge témoignent du paradis retrouvé. Il y a continuité historique, temporelle et spatiale.


Avec « Le jardin d’Eden » de Van der Goes, on entre de manière douce dans la scène : Adam et Eve sont encore innocents ; le fruit défendu va être cueilli. Au second plan, la colline à gauche, le ciel bleuté, lointain mais dont on peut supposer qu’au-delà du paradis, un ailleurs est suggéré. Autre évocation chez Bosch et le « Jardin des délices » : à gauche, le paradis, à droite, l’enfer, et, au milieu, un « entre-deux » : le jardin des délices. La ligne d’horizon des volets gauche et central du triptyque traduit une continuité possible. Ici, le paradis n’est pas perdu, il est même permis. Avec le paysage de « vanité », « Le Paradis » de Brueghel, fruits et animaux, création du monde sont menacés par le péché qui va bientôt avoir lieu (Adam et Eve en bas, à gauche, en arrière-plan).

 
Ce bonheur tant convoité est aussi menacé par le serpent, dans « Orphée et Euridice » de Poussin comme dans « Acis et Galathée » du Lorrain qui évoque à son tour le paradis perdu. Ces tableaux figurent la précarité de la vie et l’inanité des occupations humaines. Ils peuvent illustrer aussi la cupidité de l’homme : c’est Icare qui, pour atteindre son désir, se brûle (« Chute d’Icare » de Bruegel) alors que le paysan continue de labourer et semble heureux.
 
Le bonheur est un lieu toujours désirable et l’homme ne cesse de rêver d’ailleurs. Les amoureux de Watteau veulent rejoindre Cythère, l’île de Vénus sans savoir où elle se situe précisément. Saint Ursule du Lorrain s’embarque, guidée par le soleil, la lumière par excellence. Parce que le lieu vers lequel on se dirige est assurément un lieu agréable.



Pourtant, le bonheur ne semble pas atteignable. Peut-être doit-on le chercher ici et pas ailleurs comme « La femme de dos » de C. David Friedrich ?





Article publié dans le journal de l'ERbdx, Janvier 2012

Sylvie Lacoste